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Lundi 23 septembre 2013 à 12:31

Pendant qu’il regardait son verre d’un air absent, j’essayais de trouver quelle erreur j’avais faite. Je ne suis pas un mec romantique. En tous cas, je ne suis pas du genre à tirer des plans sur la comète après une seule nuit, aussi délicieuse soit-elle. Ni après les suivantes, d’ailleurs. Je n’attends pas grand-chose d’une rencontre heureuse. Juste un peu d’attention. Et c’est ce que je faisais à ce moment précis. En pure perte. Je m’écoutais raconter des anecdotes toujours plus insignifiantes, ponctuées de rires faux. Je transpirais le malaise. D’ailleurs, je ne cherchais à tromper personne. Mon interlocuteur ne m’écoutait pas assez pour cela.
J’avais l’impression qu’il était venu à ce second rendez-vous le couteau sur la gorge, et qu’il aurait donné n’importe quoi pour être ailleurs. Non, même pas. Il était loin, depuis les bises vides qu’il avait plantées sur mes joues jusqu’à cet instant. Il était là comme on rend visite à un vieux parent sénile, quand on regarde sa montre comme une œuvre d’art mystérieuse et fascinante qui mobilise toute l’attention, jusqu’à ce que la durée minimum syndicale se soit écoulée et qu’on bondisse vers la porte. Je ne l’avais pas supplié, pourtant. J’avais même attendu les trois jours réglementaires avant de le recontacter, plus longtemps même, car j’avais attendu le coup de fil qu’il avait assuré me passer.
Je n’ai jamais compris cette indifférence envers les partenaires d’une nuit. Encore, quand la rencontre ne s’est pas bien passée, quand il n’y a aucune alchimie, quand on a couché avec le mec seulement pour le faire taire… mais quand on a passé un bon moment, personnellement j’ai envie de remettre ça. Je ne parle pas d’engagement. Mais combien de fois j’ai entendu « à très vite », « je t’appelle à la fin de la semaine », « moi, je ne suis pas du genre à abandonner les gens après avoir eu ce que je voulais ». Bon, je dis ça, je passe sûrement pour un indécrottable romantique, le genre à tomber dans les bras d’un beau-parleur et à m’accrocher à leurs mots qui s’émiettent au soleil… mais ce n’est pas ça. Ces mots, ils ont été prononcé au petit matin, alors que chacun retournait vaquer à ses occupations, que tout était fini. Et je vous jure que dans leurs yeux avait brillé cet éclat de sincérité un peu béate, qu’on porte à une personne qui nous a plu. Quand tout le corps de l’autre résiste à tourner les talons alors qu’elle doit partir, quand il vous assène « j’espère que ce n’est pas la dernière fois qu’on se voit » en vous regardant dans les yeux, comme s’il avait cherché une confirmation de votre part, l’aveu d’une étincelle.
Peut-être que ça vient de moi. Peut-être que je parviens à envouter mes conquêtes, je les séduis l’espace d’une nuit et le charme se délite dès qu’elles s’éloignent. Hypothèse plus optimiste quant à mon attractivité, peut-être qu’en ne relançant pas l’autre assez tôt, nous entrons l’un et l’autre dans une surenchère de protestations d’indifférence, celui qui résiste le plus longtemps a gagné. Peut-être que j’ai l’air d’un mec trop bien, que je décourage mes prétendants. Ou peut-être que je suis un mec qui s’oublie vite.
C’est comme si mes rencards me punissaient. Parce que moi, je n’aurais pas eu autant envie de le revoir, je n’aurais pas tant langui de sa peau sous mes doigts s’il n’y avait pas eu tous ces demi-engagements concernant des retrouvailles prochaines qui ont effleuré l’oreiller. A présent, il ne disait plus rien, il ne faisait même pas mine de se donner une contenance en sirotant son verre. Ce n’était même pas un ersatz de conversation pré-coïtale, quelques mots impatients ponctuant mon monologue en attendant l’heureuse conclusion.
L’heureuse conclusion. C’était peut-être ça, le malaise. Une fois les endorphines retombées et la fatigue chassée par une bonne nuit de sommeil, il s’était sans doute rendu compte que je n’étais pas un coup en or. Par flashs, les instants où je m’étais senti médiocre ce soir-là me sont revenus en mémoire. Comme ce truc que j’avais fait avec ma bouche, à un moment… il avait sûrement remarqué mes bourrelets en plus. C’est sûr, d’un point de vue purement esthétique, ce garçon pouvait prétendre à mieux. D’ailleurs, rétrospectivement je n’étais pas particulièrement à mon avantage quand je l’avais rencontré. Je ne sais même pas comment j’ai réussi à le ramener chez moi. En fait, c’était peut-être notre premier rencard qui était un malentendu. Ce soir-là, il avait peut-être eu envie d’essayer un genre différent et avait été déçu. Il avait voulu rendre quelqu’un jaloux. Il n’avait pas trouvé mieux. Plus j’y pense, et plus je me dis que si ça se trouve, je l’avais mis mal à l’aise lorsque je l’avais relancé. Je ne suis pas un romantique, mais je donne trop d’importance aux mots.
Ma conversation était de plus en plus décousue, ma voix me semblait stridente, et les verres que j’avais bus trop vite pour m’occuper les mains et les lèvres, pour ne pas affronter le silence bruyant du bar où je lui avais donné rendez-vous, n’arrangeaient rien. Si ça se trouve, il n’avait accepté ce rendez-vous que par loyauté envers ses fausses promesses, par obligation envers notre nuit, ou même par charité. Il a dû se dire que si je m’accrochais, c’est parce que je n’avais pas trouvé mieux.
J’ai fini mon verre d’un trait et je me suis tus quelques instants, le temps d’établir un plan de bataille. Il m’a lancé un regard interrogatif, sans doute surpris que ma parole se soit soudain tarie. J’ai paniqué. J’ai dit « désolé, je ne peux pas faire ça, je suis enceinte » et j’ai fuit. Il a dû se dire « tiens, c’est la première fois qu’on me fait le coup ».

Lundi 23 septembre 2013 à 11:29

Personne ne devrait aller à un second rencard à contre-cœur. Personne ne devrait aller à un second rencard sans savoir si c’était vraiment un rencard. C’est pourtant ce que je m’apprêtais à faire. Peut-être que j’aurais dû annuler et remettre à plus tard, beaucoup plus tard, afin d’éloigner tout spectre de sexualité entre nous. C’est tout le drame des personnes intéressantes, avec lesquelles vous avez couché une fois, et qui se sont avérées inintéressantes dans l’intimité. Mais je détestais annuler à la dernière minute, pas sans raison valable. J’étais du genre à accepter les invitations étourdiment et à le regretter ensuite, comme si mettre ma disponibilité en libre accès aux personnes de ma connaissance était un impératif moral. En plus, je n’étais pas sûre que remettre ce rendez-vous à plus tard rendrait les choses plus claires entre nous. Au contraire, laisser quelqu’un sans nouvelle et lui proposer inopinément un rendez-vous, n’était-ce pas le signe que je voulais circonscrire notre relation à la rencontre des corps ? que sa conversation était sans valeur pour moi ? Dieu que tout cela était compliqué. En plus, j’avais perdu de vue assez de gens pour savoir qu’après une rencontre, une relation est rapidement enterrée si on n’y donne pas suite. J’avais envie d’être en relation avec ce garçon. Tout habillés et ses lèvres loin des miennes.
Aussi, je me résignais à aller à ce rencard potentiel, mettant de mon côté toutes les chances de rester chaste (en clair, je n’étais pas maquillée). Dans le métro, je passais en revue toutes les raisons possibles de couper court au bouquet final. J’arrêtais mon choix sur l’existence d’un petit ami imaginaire mais néanmoins jaloux, ce qui présentait l’avantage d’éviter toute discussion et incrimination potentielle (« c’est pas moi c’est toi, je me suis ennuyée à compter les dalles du plafond la fois où nous avons dormi ensemble ») et d’éviter d’en inviter une nouvelle aux prochains rendez-vous éventuels. Je me sentais un peu mieux à l’idée de cette échappatoire, mais je n’étais pas apaisée pour autant. Pas facile d’aborder subtilement l’irruption soudaine d’un petit ami cinq jours seulement après notre rencontre. Je décidais donc de ne m’en servir qu’en dernier ressort, si mon potentiel rencard faisait une tentative d’approche. Après tout, peut-être que lui aussi avait envie de faire connaissance, sans arrière-pensée (quoique l’empressement avec lequel il m’avait proposé ce second rendez-vous semblait démentir cette hypothèse).
En descendant du wagon, je soupirais intérieurement de la difficulté des relations éphémères et de leurs avantages comparés aux relations conventionnelles (avec amusement, je me suis dit qu’il s’agissait peut-être d’un nouveau terrain de luttes entre une philosophie de la supériorité de la liberté sur les conventions sociales, et l’inverse, appliquées aux relations hétéros et sexuelles), des mystères qui président à l’incompatibilité sexuelles de deux personnes pourtant enthousiastes et de mon incapacité à envoyer des signaux clairs. Je caressais un instant l’idée d’un contrat définissant les termes de mes relations avec ceux qui ont été mes amants, après une période d’essai d’une nuit. Réduire l’incertitude, n’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous ? N’importe quel économiste vous le dira. J’eus un sourire amer en me faisant la remarque que soumettre un tel contrat à mes conquêtes leur ferait probablement prendre la fuite et mettre un terme définitif à toute relation future. Je gardais néanmoins l’idée dans un coin de ma tête. Le principe pourrait fonctionner pour un site de rencontres. Mais qu’importe.
Le voilà. Il n’est pas comme dans mon souvenir, je crois qu’il s’est coupé les cheveux. D’ailleurs, je n’ai que peu de souvenirs de notre rencontre, à part « il est pas mal », « j’aime bien sa conversation » et « il a bientôt fini ? ». En tous cas, maintenant que je l’ai sous les yeux, j’ai moins que jamais envie de le ramener chez moi. Je lui tends la joue, il me tend les lèvres, nous échangeons un baiser superficiel et maladroit. C’est mal parti. J’ai une théorie. Quand un rencard commence par un échange de bises conventionnelles, le terrain de l’intime doit être conquis, renégocié à chaque fois entre les deux parties. A l’inverse, quand le rencard commence par un baiser, il a toutes les chances de se finir sur un matelas (dans le meilleur des cas, sur un siège de voiture ou de cinéma pour les plus aventureux). Dans le cas présent, je n’étais pas sûre qu’il ait perçu mon esquive, et je n’avais pas le cran de déclarer d’emblé « au fait, je ne coucherai pas avec toi », cela me semblait une insulte à toutes les conventions factices censées constituer la moitié d’un rencard : le resto, la conversation et le cas échéant la complicité entre les protagonistes. Mais sauf cas de force majeure (votre partenaire a été remplacé par son double maléfique, rien ne va pendant les préliminaires –ici le diner–, il n’embrasse plus il mord), un second rendez-vous qui se passe bien (surtout amorcé par le sceau des deux bouches) est censé aboutir naturellement à une conclusion des plus heureuses. J’avais le sentiment qu’à l’instant où ses lèvres avaient effleuré les miennes, le destin de cette soirée était arrêté.
C’était bien un second rencard. Il était moins beau, moins drôle, moins intéressant que dans mon souvenir. Peut-être parce que j’avais moins bu, peut-être parce que le frisson de la conquête était dissipé. Le repas était bon, sans être exceptionnel. D’ailleurs je n’avais pas vraiment faim. Je n’étais pas vraiment déçue, c’est le propre des seconds rencards d’être moins étincelants que les premiers. Mais j’étais vaguement agacée à l’idée de proférer un mensonge pour rentrer seule.
Je me ravisais alors que le dîner fini, nous nous dirigions vers la bouche de métro et il passa un bras autour de ma taille, un geste hésitant, comme pour me demander « et maintenant ? ». je me dis que j’allais peut-être lui laisser une seconde chance, puisque d’après mon expérience, la première étreinte est toujours ratée et qu’à bien y regarder, son visage me plaisait, même si ses cheveux étaient trop courts. Je me demandais s’il ne m’avait pas forcée la main, en m’imposant une intimité physique (d’abord le baiser, et maintenant ce bras contre mes reins), peut-être sans même s’en rendre compte, me rendant spectatrice, consentante malgré moi, des mécanismes de l’engrenage. En plus, il avait payé l’addition. Je me demandais si la plupart des garçons qui auraient été dans ma situation n’aurait pas proposé un rendez-vous de groupe plutôt, si possible en charmante compagnie. Je me demandais si c’était pour lui ou pour moi que j’envisageais de lui proposer de venir chez moi, finalement. J’ai décidé que c’était pour moi en somme, parce que je crois aux secondes chances. Et dans ce cas précis, j’ai eu raison.

Vendredi 20 septembre 2013 à 20:05

Ce n’était pas une histoire d’amour. Je ne sais pas si j’ai le droit de vous dire ça, comme ça, de vous prévenir, de décevoir vos attentes, peut-être. Mais j’ai l’impression de ne faire que ça. Décevoir des attentes. Alors je préfère le dire tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. A vous, je peux le dire tout de suite, c’est plus simple. Plus simple que dans la vie, je veux dire. Mais je suis fatiguée des histoires d’amour. Les histoires d’amour, ça ne laisse que des cadavres. Mais croyez-moi, ce n’est pas si facile. De ne pas vivre une histoire d’amour, je veux dire. Vous commencez à sortir avec quelqu’un, bien sûr ce n’est pas le partenaire idéal, mais de toute façon ça fait longtemps que vous ne comptez plus dessus, et d’ailleurs c’est un candidat très correct. Mais vous n’en pouvez plus, des histoires d’amour. Alors, vous luttez contre vous-même, pour ne pas attendre ses messages, pour ne pas guetter des mots doux et des engagements voilés, pour ne pas vous attacher, pour commencer l’histoire par le milieu, une routine qui s’étend jusqu’à ce que les circonstances ou l’ennui vous séparent. Enfin, vous voyez ce que je veux dire.
Mais les habitudes ont la vie dure. Vous rencontrez quelqu’un de gentil, qui s’attend à une histoire d’amour. Le genre où on finit par s’installer ensemble, monogame et vaguement passionnée. Qu’est-ce qu’il y aurait donc à attendre d'autre, tout le monde rêve d’être terrassé par les feux d’artifices. Et comment expliquer que malgré tout les signes contradictoires que vous émettez, vous n’êtes pas du genre à vous poser. Que vous avez peur de le briser.
C’est exactement le genre de choses qui me torturaient ce soir-là. J’attendais qu’il arrive, au bar du restaurant, on refusait de m’installer tant que je serai seule, que nous ne serions pas « au complet ». Comme s’il me complétait, voyez l’ironie. Je ne sais plus si j’étais très en avance ou s’il était très en retard, l’angoisse du moment à venir m’avait sans doute poussée à partir trop tôt. En tous cas, j’étais sur mon 31, le séduire avec mon corps pour qu’il pardonne, pour qu’il oublie mes mots. Un instant, je caressais l’idée d’appeler un autre de mes amants, pour que ce travail de parure ne soit pas perdu et pour mettre les choses au clair, pour faire payer son retard et mon impatience à l’absent. C’était le troisième rencard avec lui : j’en savais assez pour être sûre d’avoir envie de le revoir, il était temps de mettre au clair notre « relation ». Je déteste ce moment. Je déteste briser l’illusion que les choses progressent petit à petit, qu’un premier rencard qui s’est bien passé découle naturellement sur d’autres rencards tout aussi plaisants, jusqu’à ce que l’on se rende compte que ça y est, on est engagés, et c’est une histoire d’amour. Mais je ne m’engage pas. Alors il faut mettre au clair la « relation ». Parler. Mettre au jour le demi-mensonge sur lequel est bâtie la relation, celle d’une exclusivité affective et sexuelle. Le premier rencard ne compte pas, puisqu’on y passe plus de temps à prétendre qu’on n’a aucune attente vis-à-vis de l’autre qu’à discuter des formalités. Le deuxième, on profite du fait que l’intérêt réciproque ait été établi pour rentabiliser le temps perdu au premier rencard. Le troisième rencard, c’est le moment d’aborder les choses sérieuses, afin d’éviter les mauvaises surprises. Depuis que j’ai découvert que j’étais en couple avec un type que je prenais pour un simple amant, je me méfie. Les mecs gentils prennent souvent des vessies pour des lanternes.
Je n’avais aucune raison de ne pas me mettre en couple avec le rencard qui me faisait patienter au bar du restaurant, et de commencer une nouvelle histoire d’amour. J’étais célibataire, dans les grandes lignes, il était charmant et l’air prêt à se jeter à corps perdu dans une histoire, la nôtre ou une autre. Le genre de mecs cabossés par la vie, comme tout le monde, qui sort tout juste d’une histoire difficile (elles le sont toutes), il était du genre à dire « j’ai envie de te faire l’amour » au premier rencard. Ou plutôt, j’avais une bonne raison de ne pas me mettre en couple avec lui. La meilleure de toutes. Je n’en avais pas envie. Parce que c’était une histoire cousue de fil blanc. Je n’ai rien contre les histoires prévisibles, comme dans les blockbusters américains, sauf quand c'est la mienne. Le film de mes histoires d’amour, je ne le connaissais que trop bien. Et ça finissait mal. Pour les autres. Bien sûr, j’aurais pu lui expliquer, lui décrire les étapes de notre histoire d’amour, du premier baiser jusqu’au moment où je lui briserais le coeur, retour à la case prison, ne passez pas par la case départ, ne touchez pas votre salaire. Mais il me dirait que lui, nous, moi, c’était différent. Que ça finirait bien, et pourquoi pas dans une maison en banlieue avec un chat, une voiture, voire des enfants. Mais moi, je savais. Je n’étais pas différente. Il fallait vraiment qu’on ait cette conversation.
C’est moins facile que ça en a l’air. Il fallait que je mette au jour mes blessures et mes erreurs, les passées, les futures, à nues, afin de ne laisser aucune place au doute ou à la discussion. Je suis à prendre à moitié ou à laisser. Mieux valait le faire maintenant, pendant que notre histoire n’était âgée que de deux rencards et demi, avant qu’il ne se rende compte qu’une personne dont il n’était pas le genre lui avait pris un an ou deux de sa vie sentimentale. Qu’elle lui avait volé une histoire d’amour. Il avait du potentiel en tant que petit copain, mais pas le mien. Bon, il y avait quand même ce problème de ponctualité.
Plus j’y pensais, et plus j’avais la certitude qu’il ne comprendrait pas. On dit souvent que les femmes cherchent la stabilité affective, et les hommes la conquête. Une histoire de stratégie reproductive, ou autre imbécilité psychologisante. Je devrais donc être la femme parfaite, libertine par principe éthique. Je me sentais flouée. J’avais toujours à m’expliquer. Avec mes amants, avec ceux dont je voulais faire mes amants, avec ceux qui ne seraient jamais mes amants. Par commodité, je fais souvent comme si j’étais célibataire. Mais j’ai toujours l’impression de mentir un peu.
En jouant ave mon verre à moitié vide, j’ai soudain réalisé ce que cela faisait de moi. Une imposture. Je faisais croire que j’étais disponible, mais il n’y avait pas de place dans ma vie pour une histoire d’amour. J’attirais des hommes dans mon lit, et je leur donnais mon numéro, et j’avais même l’intention de les revoir, comme au début d’une histoire d’amour. Mais ce n’était jamais une histoire d’amour.
Alors j’ai laissé mon verre sur le comptoir et j’ai envoyé un message (à mon rencard ou à un autre amant, je ne sais plus) lui disant de me retrouver directement chez moi. Je n’avais plus envie de parler, ce soir-là.

Mercredi 10 avril 2013 à 1:21

Seuls une très grande misère et un amour certain du sarcasme ont pu me pousser à retourner sur un site de rencontre. Pour ma misère, elle en est au même point, à moins qu’elle ne se soit aggravée, avec beaucoup de temps perdu en plus, mais j’ai encore parlé à de nombreux spécimens, le genre qui ne sort jamais au grand jour dans le monde réel. Je ne sais pas si ce sont mes photos qui les attirent, ou si ils font le coup à tous les profils jusqu’à ce qu’il y ait un être féminin potentiel derrière le pseudo qui accepte de leur répondre, mais j’ai bien ri.
 
Tout d’abord, l’arrivée du printemps ôte aux hommes d’âge mûr toute inhibition. La société patriarcale dans laquelle nous vivons leur font croire que le monde (et notamment les filles de la moitié de leur âge) sont à leurs pieds et qu’elles n’attendent qu’un signe de main virtuel pour les rencontrer. Dommage que je ne sois pas du genre fan des sugar daddy, je n’aurais plus à m’inquiéter pour avoir des relations masculines. Certains ont la décence de tenter l’humour et de faire croire qu’ils vous parlent pour votre personnalité (« j'ai 48 ans... Oui, je sais : 26 ans de différence, je pourrais être votre père… J'ai connu l'époque des téléphones reliés au mur par un grand fil, ce qui fait de moi un dinosaure... et en plus je ne suis pas étudiant en sciences humaines. Mais votre fiche mérite bien un charme. » Justement je peux aspirer à quelqu’un qui ne fera pas de moi une coureuse de dot). Du coup ils vouvoient, histoire de bien marquer l’écart dès le premier message, rien de mieux pour briser la glace. Certains tentent de le faire oublier par un langage qui se veut subtil en vous expliquant qu’ils sont sensibles à votre visage (le visage, mais bien sûr), « de quoi m’exciter tout seul dans mon coin… ou partager cette excitation avec vous ? ». Vous faites bien de poser la question, c’est non. Faute de réels arguments (c’est-à-dire leur jeunesse), ils n’hésitent pas à se présenter comme un challenge, à base de « à vous de voir si vous avez envie d’ « expérimenter » un amant plus âge », mode « plug’n’play », en mettant en avant les avantages de « l’expérience », qui « a un côté hors de l’ordinaire qui change ». Je me vois répondre « vous avez raison, j’ai fait le tour des hommes de ma génération, c’est d’un lassant ». Mon préféré est quand même « Fiftyshades », 15 ans de plus que moi, crâne rasé et vraiment pas très séduisant, qui me demande ce qui m’a décidé dans son profil à le laisser me parler. Je lui réponds que c’est la curiosité, le goût du sarcasme et la recherche du temps perdu, dont il était fait mention dans son profil, ce qui est suffisamment rare pour lui laisser une chance (ma sapiosexualité me perdra). Imperméable à ma franchise espiègle, il me demande si j’ai « mesuré l’écart de nos ans ». J’aurais dû lui répondre que non, vu que je n’ai pas de double décimètre. Ensuite, il souligne l’écart de la « maturité de nos goûts » (comme si le SM était une question de maturité et pas de préférence personnelle…) et me demande « qu’en pensez-vous ? n’avez-vous pas peur ? ». Dans la mesure où on ne se rencontrera jamais, je le vis plutôt bien.

Ça doit être le fait de ne pas se rencontrer tout de suite, mais les hommes des sites de rencontres sont obsédés par l’explicitation des intérêts mutuels. En gros, ils veulent vous dire pourquoi ils ont commencé à vous parler et veulent savoir pourquoi vous avez commencé à leur parler. Dans la vie réelle, on attend juste que les choses se mettent en place toutes seules mais sur les sites de rencontres, il faut savoir pourquoi on se parle, peut-être pour se découvrir des points communs, peut-être dans l’espoir de marquer des points par une avalanche de compliments, peut-être dans une logique d’optimisation afin de mettre l’accent sur ce qui marche. A part quelques hommes qui tentent de révolutionner les rapports entre les sexes en jetant la galanterie aux vestiaires et en vous expliquant qu’ils vous « aurai[ent] bien baisé », la plupart expliquent que tu es bien jolie, ce qui est doublement stupide comme entrée en conversation parce qu’il n’y a rien à répondre à part merci et parce que les personnes sont rarement aussi jolies que la photo de profil voudrait le faire croire. A l’inverse, certains sont turlupinés par le « comment tu me trouves physiquement ? », le genre de questions qui découragent toute réponse sincère. Le pire, c’est ce type avec qui j’ai mis la webcam. 10 minutes après le début de la conversation, il me demande « tu me trouves comment ? ». La réponse étant « affreux », je louvoie en arguant que je préfère ne pas répondre, vu que ce n’est pas le genre de questions qui amènent des réponses sincères. Il aurait dû se douter que la réponse était contenue dans ma non-réponse, mais vaille que vaille, il veut une réponse honnête, dit-il. Il insiste pendant 15 minutes, malgré mes évitements polis. Mon silence agacé ne lui met pas la puce à l’oreille, il me demande si je suis têtue, en mode hôpital qui se fout de la charité.
 
Il n’y a rien de pire que les types qui demandent « qu’est-ce que tu cherches ? ». Sur un site de rencontres, c’est quasiment rhétorique. Mais ils la posent quand même. Que répondre si on veut éviter le scabreux, le prudent « faire des rencontres, c’est un site de rencontres non ? » ne les contentent généralement pas (comme dans ce morceau de bravoure : « - que cherches-tu ici ?! – à faire des rencontres. Et toi ? – une aventure ! et toi », avant d’enchainer sur le très urbain « tu as des tabous des fantasmes ? »), pas plus que les doux euphémismes comme « amitié-câline » ou « friends with benefits », qui ne signifient rien de moins que « du sexe, mais pas avec le premier venu ». D’emblée, ils obligent leur interlocutrice à se placer dans un camp : celles qui disent chercher une histoire « sérieuse » par indécrottable romantisme ou indécrottable volonté d’éviter les hommes un peu trop pressants ou celles qui prennent le risque d’avouer qu’elles sont sur un site de rencontres justement parce qu’elles cherchent un certain type de rencontres, au risque de rentrer dans la catégorie « fille publique ». Le plus agaçant, c’est que souvent ce genre de détails est généralement précisé sur le profil, justement pour éviter cette embarrassante question qui brise l’illusion qu’on s’inscrit dans un site de rencontres pour se faire des amis de l’autre sexe. Clairement, il s’agit d’une ruse pour obliger la fille à révéler que oui, elle a une libido, comme un homme quoi. Et la pousser à accepter implicitement une possible conclusion heureuse au rendez-vous, même si le type n’est pas à la hauteur de leurs attentes. A moins que ce soit le moyen d’aborder tout en douceur la question des préférences sexuelles, le genre de points à aborder impérativement avec quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré.
 
Toutes ces précautions ne suffisent généralement pas, certains traduisant très rapidement « amitié-câline » par « on baise ? ». Ainsi, un charmant jeune homme ayant insisté pour avoir la réponse à la fameuse question « mais que cherches-tu ? » demande « quels sont les critères pour partager un câlin avec toi ? » avant de proposer une rencontre à 23h33. 23h33, un peu tard pour se retrouver dans un lieu public, c’est-à-dire la moindre des précautions pour rencontrer un inconnu. Qu’à cela ne tienne, il propose de s’inviter chez moi avec un manque total de délicatesse et d’à propos, en expliquant que « ça peut être magique non ? ». Argument imparable. Je peux aussi commander une pizza, le rendez-vous avec le livreur ou la livreuse pourrait être magique. Rien, ni la fatigue (« tu peux faire une sieste avant que j’arrive »), ni l’évocation du doute qu’on ne sait jamais qui se cache derrière le profil (« si c’est pas moi, tu m’ouvres pas ». tout va bien alors !), ni les refus répétés ne le découragent. De rage, il demande alors à la fille de cesser de lui parler parce qu’il « savai[t] que c’était pour faire parler les bavards ! ». A-t-il conscience de la différence entre accepter de rencontrer un type dans l’optique de coucher avec et l’inviter chez soi en pleine nuit ? Apparemment, non. Si tu ne te mets pas en danger, tu es une allumeuse.
 
Les sites de rencontres permettent également de faire une toile de empreintes virtuelles qu’on laisse sur le Net. Ainsi, un type qui ne parvenait pas à me parler sur le site de rencontre faute d’autorisation a cherché le pseudo sur Google et a créé un compte sur un forum pour envoyer un message à un pseudo identique dans l’espoir que ce soit la même personne. Coup de chance, c’était moi. Jusque-là, c’est un peu surprenant mais pourquoi pas. On échange quelques mots, quand soudain il balance mon prénom dans la conversation, qui n’est évidemment ni sur le site ni sur le forum. De fait, il l’a trouvé sur un troisième site où j’utilisais le même pseudo. Ça devient déjà un peu inquiétant, jusqu’à ce qu’il m’ajoute en ami sur Facebook. J’ai vérifié, ça ne fait pas partie des référencements Google à partir de mon pseudo. Son profil Facebook est une coquille vide, faux nom et fausse photo tiré d’un film bien connu, 8 amis. Je n’avais plus trop de doute sur la nature de son intérêt pour ma personne quand après quelques échanges philosophiques d’une qualité aussi rare qu’appréciable, il me demande « où [je] me situe par rapport à la sexualité et à l’érotisme ». Depuis, il s’étonne que je ne réponde plus à ses messages.
 
Cependant, le clou de la saison, c’est ma rencontre avec une lesbienne sur un site de rencontres hétérosexuelles. Elle engage la conversation, le courant passe bien, elle m’explique qu’elle est lesbienne, qu’elle cherche à parler à des filles (ce qui est un peu un comble sur un site où il est question d’adopter un mec), avant de m’expliquer que je suis magnifique, merveilleuse, divine. Enfin, d’après les photos et ma charmante conversation. Bref, je l’ai séduite en moins d’une heure. On discute, le ton devient plus intime, elle demande à me voir à la webcam. Jusque-là pourquoi pas, sauf que c’est une conversation à sens unique, elle n’en a pas. Etrange mais possible. Visiblement enhardie par mon acceptation, elle tourne très vite la conversation vers un objectif unique : me voir nue. Mes maigres concessions ne la calment pas mais la font au contraire redoubler ses exigences, encore et encore, on se connait à peine mais elle ne survivra pas si elle ne voit pas tout, martelant ses directives comme si je lui devais quelque chose, avec quelques compliments comme pour endormir ma vigilance et me pousser à m’exhiber devant l’œil aveugle de la caméra, tant et si bien que son insistance devient suspecte : mais pourquoi y tient-elle tant ? Rien ne la fait dévier de son objectif, ni l’invocation de la fatigue, du manque de goût pour ce genre de pratiques ou de la prudence la plus élémentaire. Pour répondre à mes légitimes objections (telles que « et si au lieu d’être la personne que tu prétends être, tu étais en fait un homme obèse de 55 ans à qui j’ai encore moins envie de faire un strip-tease ? » ou « et si tu étais en train d’enregistrer la vidéo ? »), elle m’envoie des photos d’une fille dénudée, m’explique que du coup j’ai un moyen de pression sur elle dans la mesure où j’ai des photos d’elle sur mon disque dur tandis qu’elle n’a pas de trace de ma vidéo. J’ai les photos d’une fille dont je ne sais pas le nom et qui ont peut-être été trouvées sur Internet. Quel moyen de pression. Par contre, dès que je pose une question un peu personnelle, comme… son prénom, elle refuse de répondre, quand elle ne l’ignore pas carrément. Avec elle, on partage les images de peau, pas les informations biographiques. Je finis par lui demander de me donner au moins son Facebook et son numéro avant d’aller plus loin, comme préalable au reste (il s’agissait tout de même de savoir si elle était bien ce qu’elle prétendait être). Elle tente d’abord de plaisanter devant ma méfiance, avant de s’énerver, comme si j’étais en tort. Elle présente désormais mes refus comme une trahison de ma part, apparemment j’ai joué avec elle, et drapée dans sa dignité blessée, elle se réfugie dans la bouderie, très drama gouine. Alors que c’est elle qui essaye de m’imposer sa volonté, c’est moi qui ai fauté. Elle accepte finalement de m’adresser la parole quelques jours plus tard, et plutôt que de passer à autre chose comme elle le propose, elle revient sur le sujet, présentant mon refus comme la preuve qu’elle ne me plait pas. Rappelons que je n’ai toujours aucune preuve qu’elle est bien la jeune fille que son profil prétend qu’elle est. J’ai beau lui expliquer que je n’ai juste aucun goût pour l’exhibition, elle insiste encore et encore pour que j’accepte de me dévoiler, toujours sans se montrer elle-même, pendant une vingtaine de minutes, m’expliquant qu’elle, elle en a très envie. Un argument décisif. En bref, on peut croiser des filles encore pires que les hommes sur les sites de rencontres hétérosexuelles.

Une nouvelle cuvée placée sous le signe de l’obsession, mais bizarrement, pas que sexuelle. Il faut aller sur un site de rencontres pour se rendre compte de sa valeur sur le marché affectif. Ou pour éliminer les nombreux lots défectueux qu’on n’aurait jamais découverts si on ne s’était pas inscrit.

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Mardi 25 septembre 2012 à 16:56

Encore une soirée passée à ranger ton bazar. Tu n’apprendras donc jamais à être soigneux, à agir proprement ? Si ça n’avait pas été pour toi, jamais je n’aurai répondu à ces appels, jamais je n’aurai chargé mon sceau et mon éponge, mes sacs poubelle et ma scie pour entrer chez un inconnu en pleine nuit en prenant garde à ne pas allumer les lumières. Tu as de la chance que j’ai attendu si longtemps que tu me regardes, tu as de la chance d’être si beau. Oui, je t’aime, mais j’aimerai que tu m’appelles plus souvent. Sans doute tu te crois indigne des tâches ménagères, sans doute tu penses que c’est un travail de femmes ou de domestiques. Oui ça te ressemble bien, tu es si snob parfois.
Je me souviens encore de ton premier appel, j’ai accouru, tu étais recroquevillé dans un coin de la pièce, cerné par la crasse, jusqu’à ton visage était maculé. Alors je t’ai poussé dans la douche, pour ne pas t’avoir dans les pattes, et je me suis mis à l’ouvrage, ma triste besogne. Un homme qui pleure manque totalement de sens pratique.
Tu sais, plus tu m’appelles, plus tu me fais pitié. Car ce ne sont pas ces maisons que tu salis au fond, pas moi, quand tu m’envoies m’agenouiller pour récurer des parquets vitrifiés à l’eau de Javel, le visage du propriétaire encore figé à la surface, un rictus en travers des lèvres, c’est toi. C’est toi que tu souilles.
Maintenant que j’ai l’habitude, ma petite routine, je trouve ça presque reposant, apaisant. Jeter des sceaux d’eau savonneuse sur les murs et sur le sol après avoir tiré les meubles et les débris dans une autre pièce, éponger le sang et l’eau, lessiver avec ma petite éponge, passer une serpillère imbibée de chlore, gratter les tâches les plus récalcitrantes, tout aérer en attendant que ça sèche et épousseter, astiquer les meubles, la vaisselle et les poignées de porte, répartir les déchets dans les sacs poubelle, une inspection pour vérifier que je n’ai rien oublié, et charger mes instruments et les sacs dans ma voiture. Il y a une immense satisfaction à se dire qu’on a tut stérilisé. Pour un peu, je brûlerai la baraque, rien de tel que le feu pour assainir. Mais tu ne veux pas.
Si au moins tu agissais proprement. Le poison, par exemple. Le poison, c’est propre. Je ne pourrai pas toujours passer derrière toi, tu sais. C’est trop facile. Etre une star de cinéma n’excuse pas tout. On voit bien que ce n’est pas toi qui découpe les corps. Nettoyer, ce n’est pas grand-chose. Mais un cadavre, c’est lourd et ça prend de la place. La police finira bien par comprendre. Car tu dépends de moi et tu le sais. Il suffirait que je laisse un de tes cheveux sous une commande, oh, par inadvertance, une de tes empreintes sur un interrupteur, et tout serait fini pour toi. Moi je ne crains rien, je suis une fée du logis, rien de plus.
Au  début, j’ai accepté parce que j’étais si content que tu me remarques et je pensais que c’était un coup de folie, un crime passionnel comme ils disent. Et c’est si sensible, un acteur, je ne voulais pas que tu t’arrêtes de tourner à cause d’un quasi-accident, un peu de dérangement, un détail. Mais je commence à me dire que tu ne te rends pas compte, parce que ce n’est pas toi qui traine le corps. Mais c’est si bon de t’avoir en mon pouvoir. Personne ne le sait, mais la grande star est ma chose. Tu ne peux rien me refuser, pas même ton amour, car je sais où sont enterrés les mains et les pieds et les têtes et les cuisses et le reste. Alors la prochaine fois, je ne répondrai pas à ton appel. J’ai trop envie de voir comment tu t’en sors avec un chiffon.

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